- Non ! Edward, je t’en prie !
- Nous en avons déjà discuté Alice. J’en ai déjà discuté avec Carlisle. J’ai pris ma décision.
- Mais, Edward. Tu as aussi bien vu que moi l’avenir.
- Tu sais très bien ce que j’en pense, Alice. Laisses-moi faire ce que je dois faire.
Je rejoignis mon poste habituel, sur le parking, pour retrouver Bella. Il ne me restait que quelques instants pour reprendre le contrôle de moi. Je me forçais à croire que cette solution était l’unique issue possible.
Elle arriva. Son visage, qu’elle essayait de maintenir ferme, laissait transparaitre le doute et l’angoisse qui la torturaient. Peut-être savait-elle déjà ce que j’allai lui dire. Au fond de moi, je l’espérais. Ce ne serait que plus simple si elle s’y était préparée.
Nous marchions cote à cote, en silence, espérant tous deux trouver le courage pour prononcer les premiers mots.
- Ça ne t’ennuie pas si je passe chez toi osai-je d’une voix qui lui indiquait qu’elle ne pouvait refuser.
- Bien sûr que non.
- Tout de suite ? continuai-je sur ma lancée en ouvrant la portière.
- Pourquoi pas ? répondis-je d’une voix égale, même si je n’aimais pas l’urgence de son ton. Je dois juste poster une lettre à Renée. Je te retrouve là-bas.
Je tournais mon regard vers l’enveloppe qu’elle désignait. Je tiquai. Les photos ! Bien sûr ! Je saisi l’enveloppe brusquement.
-Je m’en charge, dis-je doucement. Ça ne m’empêchera pas d’être chez toi le premier.
Evidemment que je serai le premier. Puisque de toute façon, je n’escomptais pas passer par la poste.
Je souris, pour tenter de la détendre. Ce qui apparemment ne fonctionna pas.
- A ta guise.
Je refermais sa portière et m’engouffrait rapidement dans ma voiture. Je glissai l’enveloppe dans la boite à gant. Si ces photos ne devaient plus être en sa possession, je pouvais, moi, les conserver. Je la suivis un instant, puis pris une autre direction. Arrivé chez elle, je me garai et restait immobile, les doigts crispés sur le volant. « Les dés sont jetés, me murmurai-je. Impossible de reculer désormais. »
Elle arriva enfin. Rassemblant mon courage, je la rejoignis. Je la débarrassai de son sac, l’abandonnant sur place. Il me fallait encore un peu de temps. Je n’avais pas fini d’édifier le mur enfermant mes sentiments.
- Viens te promener avec moi, prononçai-je simplement en lui prenant la main.
Je la dirigeai derrière la maison, nous éloignant un peu du sentier. Ici ferait l’affaire. Je ne pouvais pas la laisser se perdre. Je la lâchais, et m’éloignais d’elle.
- Allons-y, discutons, commença-t-elle.
Non, non, pas maintenant, Quelques instants de répits. Je ne veux pas… « Il est trop tard pour regretter Edward » résonna une voix en moi.
- Nous partons, Bella.
La surprise transparut sur son visage un court instant.
- Pourquoi maintenant ? Encore un an, et …
Non, Bella. Pourquoi ne comprends-tu pas ? Pourquoi rends-tu les choses plus compliquées qu’elles ne le sont déjà ?
- Il est grand temps Bella. Nous ne nous sommes déjà que trop attardés à Forks. Carlisle a beau prétendre avoir trente-trois ans, il a l’air d’un gamin. C’était inéluctable, alors, aujourd’hui ou demain…
Un sursaut d’incompréhension la saisit. Ses sourcils se froncèrent, sa bouche se tordit légèrement. Mais pourquoi ne comprenait-elle pas ? Devrais-je le lui expliquer clairement ? Je n’en avais pas la force.
Le peu de couleur qui lui restait disparut soudain.
- Quand tu dis nous …, commença-t-elle.
- Il s’agit de moi et des miens, expliquai-je soigneusement.
Elle ne répondit rien. L’horrible silence apparut à mes oreilles. Je l’observais. Son attitude révélait qu’elle commençait à comprendre. Ses yeux, toujours fixés aux miens, s’étaient voilés. Son corps s’était raidit. Elle ferma les yeux, pris une profonde inspiration, les rouvrit, puis décréta :
- D’accord. Je viens aussi.
- Impossible, Bella.
Il me fallait une excuse, et vite.
- Notre destination… ce n’est pas un endroit pour toi.
- Quel que soit le lieu où tu es, j’y ai ma place.
- Je ne t’apporte rien de bon, Bella.
La colère s’emparait de moi. Pourquoi me compliquait-elle la tâche ? Pourquoi me torturait-elle ? Je luttai de toutes mes forces pour conserver mon impassibilité.
- Ne soit pas idiot.
Non, je n’étais pas idiot. Juste réaliste.
- Tu es ce qu’il y a de mieux dans ma vie, continua-t-elle.
Le regard de James sur le terrain de base-ball m’apparut. Mes yeux glissèrent jusqu’à son avant bras, là où la cicatrise ne disparaitrait jamais.
- Mon univers n’est pas fait pour toi.
Non. Les vampires ne pouvaient aimer les humains. Ils ne devaient pas aimer les humains.
- Ce qui c’est passé avec Jasper, ce n’était rien, Edward, rien du tout !
La scène se repassa dans ma tête. La petite goutte de sang, l’odeur… la réaction de Jasper, la chute de Bella. La douce odeur du sang de Bella dans la pièce. La soif de ma famille. Ma soif. Notre douleur.
- En effet. Il est juste arrivé ce qui devait tôt ou tard arriver.
« Mais oui, m’empêchai-je d’ajouter, tu as raison, ce n’était rien, rien du tout ! Tu es encore en vie ! »
- Tu as juré ! à Phoenix, tu as promis que tu resterais…hurla-t-elle aussi fort qu’elle le pouvait.
- Tant que c’était ce qu’il y avait de mieux pour toi, répliquai-je brusquement.
Ne pouvait-elle donc pas comprendre que sa ‘famille’ avait voulu la tuer par MA faute ?
-Non ! c’est à cause de mon âme, hein ? Carlisle m’en a parlé. Je m’en moque, Edward, si tu savais comme je m’en moque ! Prends-moi mon âme. Je n’en veux pas, sans toi. Je te l’ai déjà donnée.
Son âme ? SON ÂME ? Si ce n’était que son âme ! Nous en avions pourtant parlé ! Il était question de sa vie. Elle savait que je ne pouvais l’en priver. Elle savait que je ne voulais pas la condamner. N’avait-elle pas compris ce qu’elle perdrait ? Ne voyait-elle pas ce qu’elle raterait ? J’étais un monstre, certes. Mais pas si monstrueux que ça. Rose nous l’avait bien fait comprendre. Elle aurait préféré mourir. Elle sacrifierait Emmet pour récupérer sa vie. Il y a des choses que même l’amour ne pouvait remplacer. Je n’étais pas celui qui allait la priver de cette vie.
- Je ne veux pas que tu viennes, Bella.
Je la fixai le plus froidement possible. Je voulais qu’elle comprenne. Je voulais qu’elle y croie.
Son corps, tendu au maximum, exprimait les mots qu’elle voulait dire.
- Tu … me… quittes ?
Trois mots. Trois simples mots. Trois mots difficiles à prononcer. Des mots que je n’avais su dire.
- Oui, répondis-je le plus platement possible.
Comme si ce « oui » ne me faisait rien. Comme si mon cœur sans vie ne se brisait pas. Comme si tout mon être n’hurlait pas. Comme si … le soleil de mes nuits ne venait pas de disparaitre.
- Ça change tout.
Je ne comprenais pas. Pourquoi était-elle si calme ? Pourquoi ne pleurait-elle pas ? pourquoi n’hurlait-elle pas ? Mon regard dévia. Je ne pouvais plus la regarder.
- Naturellement, une part de moi continuera à t’aimer, dis-je.
Que m’arrivait-il ? Mon mur se brisait-il ? Comment ces paroles avaient-elles pu sortir de ma bouche ? J’étais pourtant certain de les avoir enfermées au plus profond de moi.
- En quelque sorte, continuai-je. Mais je suis… las de jouer un rôle qui n’est pas moi. Je ne suis pas humain.
Mon regard se reposa sur elle.
- J’ai trop longtemps laissé l’imposture s’installer. J’en suis désolé.
Oui. Pardon, Bella. Pardon d’avoir voulu y croire. Pardon d’avoir…
-Arrête. Ne fais pas ça, chuchota-t-elle dans un murmure qui me rappela celui d’un supplicié.
Mais il était trop tard. Trop de mal avait été fait. A elle. A moi.
- Tu ne m’apportes rien de bon, Bella.
Non. Rien de bon. Chaque instant de bonheur avait été occulté par de la souffrance. Occulté par ce désir que je devais refouler.
Elle savait que j’avais raison. Aucun humain ne pouvait suffire à un vampire. Hormis de par son sang.
- Si… c’est ce que tu souhaites, bégaya-t-elle.
Oui. C’est ce que je souhaite. Ou plutôt… ce que je voulais souhaiter.
- J’ai une dernière faveur à formuler, cependant, continuai-je. Si ce n’est pas trop te demander.
Je sentais mon mur s’effriter. De grosses fissures apparurent. Je devais tenir. Quelques minutes encore.
- Tout ce que tu voudras, affirma-t-elle.
Le mur explosa, libérant tout l’amour que j’éprouvais pour elle, tout l’amour que j’y avais enfermé. Je perdais pied. Mes angoisses ressurgirent. Mon désir de protection m’apparut plus fort que jamais.
- Pas d’acte téméraire ou stupide, ordonnai-je. Entendu ?
Elle acquiesça. Rassuré, j’entrepris de reconstruire le mur. Je devais contenir cet amour qui m’éloignait de mon objectif.
- C’est à Charlie que je pense, bien sûr. Il a besoin de toi. Prends soin de toi… pour lui.
Toutes les excuses sont bonnes, non ?
- D’accord.
Je fus soulagé. Au moins, elle n’irait pas chercher le danger.
- En échange, je vais te faire une promesse. Je te jure que tu ne me reverras plus jamais. Je ne reviendrai pas. Je ne t’entrainerai plus dans ce genre d’épreuves. Vis ta vie, je ne m’en mêlerai plus. Ce sera comme si je n’avais jamais existé.
Son rythme cardiaque s’accéléra brusquement. Elle venait de réaliser. Sans doute.
- Rassure-toi, continuai-je en tentant de la rassurer, vous autres humains avez la mémoire courte. Le temps guérit les blessures de ceux qui appartiennent à votre espèce.
- Et la tienne ? demanda-t-elle faiblement.
- Eh bien… Je n’oublierai pas. Toutefois, ma… race se laisse facilement distraire.
Je souris de nouveau. Non. Je n’oublierais pas. C’était ma pénitence. Si j’avais su faire, j’aurai pleuré. Il fallait que je m’en aille. Et vite. Le mur était trop fragile.
- Voilà, c'est tout. Nous ne t'importunerons plus.
La panique apparut à ses yeux. Comment arrivait-elle à paniquer encore plus.
- Je ne reverrai pas Alice, demanda-t-elle si bas que seul un vampire pouvait l’entendre.
Alice… Evidemment. Les autres avaient du la forcer à partir avec eux.
- Non. Ils ne sont plus ici. Je suis resté pour te dire au revoir.
- Alice est déjà partie ?
Je ris intérieurement. Alice devait être séquestrée chez Tanya à l’heure qu’il était.
- Elle aurait souhaité t'expliquer. Je l'ai persuadé qu'une rupture brutale valait mieux. Pour toi.
Son cœur s’emballa. Je craignis qu’il ne cesse de battre. La rupture brutale était réussie.
Il était temps. Je devais partir.
- Adieu, Bella.
- Attends ! s’écria-t-elle.
Son bras tendu vers moi fut comme un coup de poignard. Mon cœur explosa. Le mur s’effondra de nouveau. Je voulais la serrer dans mes bras, l’embrasser, l’aimer. L’aimer de toutes mes forces. Toute sa vie.
Avec un ultime effort, je me contentai de lui embrasser le front et de respirer une dernière fois son odeur.
- Fais attention à toi, chuchotai-je en m’éloignant.
Je me retournais et me mis à courir.
A courir vers l’enfer.
Mon enfer.